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Psychanalyse au jour le jour.

Jacques Lacan, son "retour à Freud", la psychanalyse aujourd'hui.

Publié le 28 Août 2016 par Houbron

Ce qui suit a été écrit en 2011, il n'en reste pas moins "à jour".

Jacques Lacan, son "retour à Freud", la psychanalyse aujourd'hui.

Jacques Lacan s'est avancé sous la bannière du "retour à Freud". Cette insistance sur le "retour" mérite d'être interrogé, bien qu'elle s'estompe et justement parce qu'elle s'estompe au fur et à mesure que Lacan devient Lacan que Lacan s'énonce à partir de Lacan. Ce fading de la référence n'est pas nommé par Lacan, c'est le style même de Lacan : infléchir sa théorie, opérer des ruptures, tout chambouler sans prévenir si ce n'est parfois par quelques maigres indices, à chacun de se débrouiller avec cette façon de faire laquelle est là, d'évidence, en rupture complète avec Freud. Avec Freud dans sa volonté de se faire reconnaître par la communauté scientifique, avec son style démonstratif, avec son souci permanent de clarification, avec le Freud inventeur et explorateur, Freud seul face à l'adversité de son temps ou, tout du moins, tel qu’il prétendait l’être.

A considérer l'apparition de Lacan dans son contexte historique on comprend son recours au "retour à Freud" c'est sous cette bannière et uniquement sous cette bannière qu'il pouvait avancer : la SPP sous la férule de Marie Bonaparte surnommée "Freud a dit" doit faire face à un environnement en rien propice à accueillir les propositions de la psychanalyse en développement. Le mouvement psychanalytique en formation est aux aguets quant à toutes déviances quant à tous risques de nouvelles dissidences, après Adler, Jung, la semi-disgrâce des approches de Ferenczi, alors que c'est pourtant une constante qui émaille l'histoire du mouvement, cela continuera avec Reich et d'autres.

Pourtant des évolutions de taille ont lieu de Mélanie Klein à Bion, de Balint à Winnicott, la psychanalyse ne cesse d'évoluer, d'explorer de nouveaux champs, poursuivant et s'inscrivant dans le désir de Freud.

Ces évolutions même si elles font débat et conflit (Mélanie Klein et Anna Freud sur la psychanalyse d'enfants) restent reconnues comme inscrites dans le la problématique Freudienne, dans sa continuation, comme pouvant se prévaloir du champ de la psychanalyse Freudienne, se référant explicitement à Freud. Il n'y a pas soupçon de dissidence, c'est là l'essentiel : tenir sur une certaine orthodoxie sur laquelle veille précisément une puissante bureaucratie mondiale.

Quel est le geste de Lacan ?

Lacan nous invite à lire Freud, bien évidemment chacun lit à sa façon et Lacan ne peut lire Freud qu'à sa façon, c'est à dire, comme tout en chacun, à partir de ce que lui y lit, de ses préoccupations, de ce qu'il y cherche. C’est-à-dire que s'il y a un "retour à Freud" de Jacques Lacan, il ne peut qu'être celui fait par Lacan, mais le coup de force, voire de génie, en tout cas la hardiesse est de se poser comme celui qui fait retour, celui qui lit et qui donc sait lire Freud : « Je suis celui qui a lu Freud ».

Il n'est pas étranger à une telle démarche d’avoir entendu des participants de l'école de la cause Freudienne soutenir que ce qui les caractérisaient, dans la constellation Lacanienne, c'est leur "lecture au plus près de Lacan", à croire que les autres lisent autre chose…

Il a été dit que l'histoire est une tragédie mais que quand elle se répète c'est comme une farce.

Il y a du vrai et du faux, le faux étant un moment du vrai, le vrai c'est qu'indubitablement Lacan a été dans le souci de saisir la psychanalyse au plus près de l'énoncé Freudien, par souci d'en raviver un tranchant émoussé par les caciques du mouvement. Mais, dans ce geste, il y a aussi une part tactique qui devient évidente à suivre cette opération insistante dans son histoire. L'histoire selon Marx avance masquée, de même pour la vérité, la vérité dans son histoire n'est pas transparente, elle est toujours masquée et toujours partiellement dévoilée.

Que ce recours au "retour" par Lacan soit motivé par des considérations tactiques ne dévalue en rien sa démarche, notre propos n’est ni d’évaluer ni de dévaluer, opérations corolaires l’une de l’autre, mais d'essayer d’une part de comprendre comment cela a pu s'imposer à Lacan, comment cela s'est imposé avec insistance en son temps et à sa suite à quasiment, le quasiment est important, toute la "mouvance" Lacanienne et, d'autre part, d'essayer de comprendre ce qu'il en est aujourd'hui de ce "retour".

Le propre de la psychanalyse est de se soutenir d'un nom propre, du nom de Freud, les dissidences entrant sans doute pour une part dans la volonté de ce soutien à partir du nom propre, il est coutumier d'entendre dire : "il n'y a de psychanalyse que Freudienne qu'à partir de Freud". Sans doute, à considérer la psychanalyse comme une discipline parmi d'autres, cet énoncé fait exception, sauf à considérer la psychanalyse comme une idéologie ou un système de pensée à l'instar de doctrines philosophiques ou religieuses, de conceptions et d'explications du monde.

Ce que Lacan induit, tout du moins dans ses débuts, cela revient à "ce que je dis ou écris c'est dans Freud, je vous invite à lire Freud avec moi" ou à « Lire Freud comme moi » ce qui peut être entendu à le lire tout comme je le fais ou à le lire à ma manière, avec la lecture que j’en fais. Cela se vérifie, dans son séminaire, tout du moins dans les premiers, il lit Freud, mais il ne pouvait pas en faire qu'une lecture, il le commente, et sa théorie s'ébauche et s'énonce à partir de ce commentaire. Par-là il est insoupçonnable, même plus, étant donné que c'est lui qui opère ce retour les autres seront soupçonnables, puisse que lui, Lacan, il est Freudien, il le clame, le proclame et le soutien. Avec lui, Lacan, ce n'est plus seulement un retour qui s'opère, c'est Freud qui fait retour, c'est Freud qu'on lit avec Lacan, et donc à travers Lacan.

Lacan est d'autant plus justifié dans son « retour » quand Freud n'aurait plus été lu dans son texte mais à travers ses exégètes, Lacan en revenant à la source Freudienne se légitime dans le même mouvement qu'il délégitime l'IPA (L’Association psychanalytique internationale) dans ses possibles critiques de la pratique lacanienne de la cure. A ce sujet, notons que la fondation de l'IPA a été motivée par la crainte que des praticiens non formés s'établissent comme psychanalystes auto-proclamés. Donc dans un souci premier de contrôle.

Lacan répéterait alors le geste de Freud dans son tranchant, le retrouverait, le réinscrirait dans la pratique psychanalytique contre la répétition, contre la sclérose, contre la fermeture de l'inconscient. Ainsi être Freudien dans les années 60 reviendrait à l'être avec Lacan. Etre du côté vraiment de Freud c'est : être du côté de Lacan, aux côtés de Lacan, ce qui progressivement reviendra à dire « être Lacanien ».

Lacan dit : « la vérité ça parle », et la vérité de l'énoncé Freudien parle par sa bouche, il en est le vecteur, le médium et l'interprète. Par sa voix c'est Freud qui parle, alors Lacan peut s'exprimer, pleinement s'exprimer, voire en rabattre à ceux qui lui font objection.

Si ce que Lacan dit c'est Freudien, pleinement Freudien, au plus près de Freud, il invite d'ailleurs chacun des esprits les plus inspirés de son temps à venir l'écouter, il est un nouveau Freud le renouveau de Freud, tout de moins celui par la bouche de qui Freud se remet à parler et à être entendu.

Cet énoncé implicite est indicible à cette époque, il n'y a qu'un Freud, et seul Freud fait autorité, Lacan ne peut avancer qu'en faisant acte d'humilité, qu'en se présentant humblement comme un serviteur de l'énoncé Freudien et de sa cause, il ne peut y avoir d'autres noms propres sinon à faire dissidence.

Le paradoxe apparent c'est que le coup d'audace lacanien ne s'énonce qu'à bas bruit, il est contraint à une formidable hypocrisie, le nom de Lacan, de son vivant, n'est qu'à être supplanté par celui de Freud dans le champ de la psychanalyse, Lacan en prend acte et son parti, tout son parti.

Le "Lacanisme" jouera son parti, sa particularité, son originalité, sa nouveauté, qu'à en rajouter dans la surenchère, ce qui pourrait s’énoncer "pas plus freudien qu'un lacanien !"

L'exclusion de l'IPA, ne viendra pas mettre un terme à cet énoncé performatif, bien au contraire, l'enjeu tout un temps est sous-tendu par cette affirmation qui consiste en : ils ont tort de m'exclurent, ils sont dans l'erreur, j'ai raison, ils se trompent.

Et puis sans Freud c'est le désert, la solitude, Lacan pouvait-il traverser le désert ? Affronter l'opprobre de ses pairs ? Et surtout celle des instances internationales ? Jusqu'au bout il a voulu l'éviter, il a biaisé, négocié, fait agir en sous-main ses barons, a menti et fait mentir sur les séances courtes, puis grâce à son énoncé, il a retourné la blessure de l'exclusion, en affirmant sa fidélité intangible à Freud, ceux qui l'excluent ne sont alors pas ou plus freudiens en tout cas jamais autant que lui affirme l'être.

Freud était un fondateur, il a fondé à partir de ses découvertes, et son nom est la marque de fabrique de la psychanalyse, tout autre marque de fabrique ne peut qu'être usurpatrice.

Lacan qu'elle que soit son mérite et sa qualité est un enfant de son temps, son temps avait déjà accouché de la psychanalyse, il pouvait toujours la renouveler, il viendrait toujours après, il arrive et n'a pas à connaître l'inconfort d'une fondation, mais, anticonformiste, il apporte du nouveau, il enrichit, il renouvelle, mais il ne peut affirmer réinventer la psychanalyse sans assumer son acte dans ce qu'il touche aux fondements, sans assumer son acte jusqu'à le soutenir jusqu'au bout en le soutenant sur son nom, il ne s'est avancé qu'à se soutenir du nom du père de la psychanalyse, Lacan s'est toujours voulu freudien tout en laissant la porte ouverte, avec une pointe de perfidie, au lacanisme : "libre à vous d'être lacaniens".

Ses adeptes en sont libres de ce que Lacan leur dit.

Mais peut-être ne peut-il avoir de fondation pour la psychanalyse avec un père fondateur que mort, qu'à partir d'un père mort ?

Aujourd'hui nous nous retrouvons plus de trente ans après la mort de Lacan et, 30 ans après la mort de Freud la psychanalyse avait été bouleversée tout comme l’époque avait radicalement changée, l’histoire filait sa course (guerre mondiale, guerres coloniales, trente glorieuses, mais 68, etc.)

Et maintenant

Les enjeux ne sont plus les mêmes.

Les transferts de toute une nouvelle génération ne se font pas sur la personne de Lacan, mais sur un personnage historique, sur un texte, une nouvelle génération qui n'a pas connu directement Lacan, qui n'a pas été sous son charme ou qui n’a pas rejeté la séduction qu’exercé son personnage. Une nouvelle génération qui n'a pas assisté à son séminaire, qui n’a été ni en contrôle ni en analyse avec lui, qui n’a pas appartenu à son école. Et une génération qui doit émerger dans un milieu ou la psychanalyse n'occupe plus une place dominante voire hégémonique telle qu'elle l'a occupé encore jusqu’aux années 80.

La constellation lacanienne à s'énoncer majoritairement comme Freudienne dans la filiation de l'école Freudienne de Paris, la structure matricielle, n'en constitue pas moins une entité propre dans le champ de la psychanalyse distincte des sociétés affiliées à l'IPA ; cette distinction vient à se nommer, même si la plupart des sociétés lacaniennes affirment toujours une légitimité à se vouloir freudienne, certaines revendiquent maintenant le nom propre de Lacan, dans une, pour qui ce nom est sans doute lourde à porter, on en vient même à parler de "pensée Millérienne" court-circuitant le nom propre du maître pour se fonder de soi ou, comme si cela allé de soi, en se reliant directement à Freud.

Chaque médaille a son revers, Lacan mort, une nouvelle génération arrive, étrangère aux querelles vives de leurs aînés, elle peut considérer la psychanalyse dans un rapport autre à Lacan. Les enjeux ne sont plus les mêmes ou, s'ils le sont encore, c'est par personnes interposées, comme un reste. Quoi qu'il en soit pour une nouvelle génération une partie des conflits dont elle hérite ne sont pas les siens, elle en est dépositaire, mais les membres de cette génération n'en sont pas les acteurs, cela ne peut être pour eux que de l'histoire passée et pas de l'histoire vécue.

Cette nouvelle génération ne peut renouveler le geste inventif de ses aînés qu'à se dépendre de tout psittacisme d'attitudes passées, sauf à verser dans un anachronisme qui conduit sur une voie de garage.

Avertie de son passé cette nouvelle génération se déprendra des transferts de ses aînés à la personne du maître, de toute idolâtrie surannée au risque sinon de stériliser la psychanalyse et de perdre définitivement la modestie et la prudence auquel nous oblige le réel de la pratique.

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